Oui, sauf que pour une fois, le lieu commun se révèle vérité vraie. Nation composée de deux entités distinctes – les Arméniens d’Arménie et les Arméniens de la diaspora, les seconds étant plus nombreux que les premiers – l’histoire tumultueuse de l’Arménie constitue le lien insécable qui soude tous les Arméniens à travers le monde. Je ne connais guère qu’Israël et les Juifs comme exemple similaire.
Pendant longtemps, pendre un Arménien avec les tripes de sa mère c’était un peu comme brûler un nègre ou cracher sur un Juif : non seulement c’était permis mais en plus on vous donnait une médaille. Beaucoup de valeureux guerriers, au premier rang desquels les Perses et Ottomans s’en sont donc donnés à cœur joie pendant plusieurs siècles, avec un succès certain.
Devenus Turcs, les Ottomans n’en souhaitaient pas moins continuer de voir inscrit l’éventrage d’Arménien comme discipline Olympique officielle. Devant le refus poli de la SDN future ONU, les Turcs ont dit « OK, mais est-ce qu’on pourrait-y pas au moins réviser légèrement le tracé des frontières ? » « Je vous en prie, faîtes », a dit Mme SDN. « Thank you, you are bien brave », a répondu Mustafa Kemal Atatürk en dégainant sa pelle à tarte.
C’est ainsi que le territoire actuel de l’Arménie correspond peu ou prou au tiers - le plus pourri, celui avec les montagnes arides et les champs de cailloux - de ce qu’il était au départ. Un peu comme si les Belges nous avaient redessiné une frontière qui leur attribuerait le Mont St Michel,
Devant autant de pas de bol, vers 1920, un Arménien – dont l’histoire a dû retenir le nom mais pas moi – s’est levé et a dit : « les gars, j’ai une bonne idée, ras-le-bol de se faire élargir le fion par les Turcs, je connais un pote à mon beau-frère, il s’appelle Joseph et est prêt à nous filer un coup de main ; y a juste un papelard à signer et on sera enfin libres ». « Joseph, comme le papa du Petit Jésus ? Signe, signe ! » ont répondu en cœur les Arméniens. Pas de bol, c’était Joseph comme Staline, et c’est ainsi que l’Arménie est devenue pour les 70 années suivantes une République Soviétique.
Depuis, l’Arménie a regagné le statut de « vrai » pays indépendant, mais a définitivement perdu tout espoir de récupérer ses anciens territoires aujourd’hui en Turquie. Faut dire que globalement, à part Charles Aznavour et moi, l’Arménie tout le monde s’en tape. C’est un peu comme les Tibétains : on veut bien les trouver très sympas, leur acheter des t-shirts ridicules « Free Tibet » ou un disque d’Aznavour quand ils se prennent un tremblement de terre, mais bon, de là à se fâcher sérieusement avec les Turcs ou les Chinois…
Alors ils font comme ils peuvent, et ils ne peuvent pas beaucoup : pas de pétrole ni de ressources naturelles, pas d’accès à la mer, un blocus routier avec la Turquie qui leur coupe l’accès à l’Europe… Heureusement, la diaspora est là pour assurer les fins de mois. Parmi elle, mention spéciale pour Kirk Kerkorian, le milliardaire américain, boss des studios MGM, et premier actionnaire de Général Motors, entre autres ; les bonnes années, il participe à lui tout seul à hauteur de 10% du budget national. Blague Arménienne : l’Azerbaïdjan a Bakou et le pétrole de la Caspienne, nous on a Kerkorian. Tiens, à propos du Kirk, il ne se contente pas de signer des chèques, en bon Américain il sait aussi manier la propagande aussi discrète qu’efficace. C’est ainsi que Midnight Express, le film qui pour toute une génération fera passer les Turcs pour de sanguinaires sauvages, c’est un produit des studios MGM et une idée à lui.
Voilà donc pour le côté « fiers de leur histoire ». Pour le côté « hospitalité légendaire », là- aussi pas d’ambigüité, les Arméniens sont champions du monde. Difficile d’échanger deux mots - voire parfois beaucoup moins compte tenu de nos compétences linguistiques - avec qui que ce soit – bistrotier, logeuse, routier… - sans repartir avec une image de
Faut dire que côté pommes, l’Arménie en connait un rayon, elle qui a abrité en des temps meilleurs le Jardin d’Eden, juste avant que l’affaire ne capote (ou bien était-ce sans capote ?). C’est pourtant si bon de croquer des pommes, je ne vois pas pourquoi le vieux barbu en a fait tout un pataquès… comme en plus ça allège quelque peu nos repas relativement calorifiques tout en compensant nos séances épisodiques de brossage de dents, nous tournons à une moyenne de trois par jour.
Alors nous voilà donc en Arménie, pays de contrastes comme disent les guides déjà cités plus haut, où le meilleur côtoie le pire et Guédiguian Devédjian. Nous voilà sur les traces de Noé – celui-ci s’est embourbé au sommet de l’Ararat – dans notre arche à nous. Sauf que nous allons essayer d’être un peu plus doués que le Père Noé, et ramener la CX à Paname ; ne serait-ce que pour sauvegarder les deux superbes spécimens d’étalons reproducteurs embarqués à bord.
Pour cela, il faut que nous arrivions à recoudre la grand-voile et réparer une légère voie d’eau. Alors nous prions – oui, nous prions : depuis que nous sommes sur un rythme de six monastères par jour, nous nous sommes mis à la prière et au brûlage de cierges. Et entre deux prières, nous profitons d’Erevan et de ses environs, qui ne manquent ni d’atouts ni d’attraits. Un de nos préférés étant de nous installer à une terrasse pour y déguster une dizaine d’expressos dans le parfum des roses écloses du matin, en regardant passer des seins éclos depuis pas beaucoup plus longtemps.
Et puis, nous sommes samedi ! Et le samedi aura acquis au cours de ce voyage un double caractère sacré : c’est tout à la fois jour de rugby et jour de douche.
Pour ce qui est de la douche, ce sera dans une petite pension, idéalement située en plein centre, tenue par une charmante mamie chez qui nous serons comme des coqs en pâte. Bon, c’est sûr, on n’est pas venu pour
En outre, dans notre voyage un peu trop en vase clos à notre goût, ce sera au moins l’occasion de côtoyer une « vraie gens ». Et on comprend vite que la vie quotidienne n’est pas simple quand on est une vraie gens en catégorie « petite retraitée ». La chambre qu’elle loue, c’est la sienne, elle-même dormant dans ces cas-là sur le canapé.
Certains détails attirent également nos yeux d’occidentaux repus : le savon du lavabo qu’on coupe en deux en espérant qu’il durera deux fois plus longtemps, le journal qu’on lit à la fenêtre pour n’allumer la lumière qu’au dernier moment… Des habitudes d’approvisionnement prises au temps du soviétisme aussi, avec des achats que l’on fait non en fonction de ses besoins mais en fonction de l’arrivage du jour, parce que demain peut-être y en aura plus : ce sont ainsi 124 rouleaux de PQ stockés dans un coin, 8 paquets de lessive d’avance entreposés dans un autre…
Pour ce qui est du France - Angleterre du soir, sur les conseils pris à notre arrivée auprès de l’Ambassade de France (bien utiles ces ambassades, qui a dit que c’était de l’argent dépensé pour rien ?), ce sera le Marriott, qui a eu la bonne idée de s’associer à Ricard pour retransmettre l’évènement sur écran géant.
Les trois heures de décalage horaire nous permettent de ne pas nous y présenter le ventre vide, et nous nous sustentons préalablement dans une chouette taverne traditionnelle à l’aide de pleins de bons petits plats (enfin, petits….) que nous commandons au hasard, vu que l’alphabet Arménien…
En plus, c’est le WE, c’est jour de concert dans le resto. Nous avons la chance d’assister à une mémorable séance de musique et chants traditionnels Arméniens. Le chant traditionnel Arménien, c’est, comment dire… poignant ! On n’entrave rien aux paroles, mais vu la tronche du gus, on comprend qu’il n’est pas en train de nous chanter
En tous cas, c’est très beau, et très typique. Surtout quand le Président de l’Assemblée Nationale, qui mange à la table voisine (à moins qu’il n’ait uniquement bu ?) se lève pour chanter lui aussi.
De notre côté, nous mettons un point d’honneur à goûter toutes les spécialités de la maison, et après la page des plats nous attaquons tout aussi méthodiquement la page des boissons. A défaut de pouvoir faire feu de tous bois, les Arméniens font goutte de tous fruits : mûre, prune, pomme, cerise, abricot… (mention spéciale pour ce dernier !) Au bout d’un moment, cela fatigue les serveurs, qui préfèrent nous laisser les bouteilles directement à disposition sur la table.
C’est donc le cœur léger, l’estomac bien rempli et l’esprit complètement vide que nous partons assister au match contre ces pédés d’Anglais, qu’on va leur foutre au cul et qu’on va voir ce qu’on va voir nom de dieu ! Le premier essai British à la 2° minute nous fait bien rire, comme toutes les autres actions de la rencontre d’ailleurs.
A la mi-temps, des regards anglo-saxons et réprobateurs nous font comprendre que les deux bouteilles de Ricard à côté desquelles nous étions assis étaient aussi pour les autres participants. Enfin, quand je dis nous comprenons, je devrais dire je comprends. Banban, lui, est parti négocier avec le représentant Ricard en lui expliquant qu’y a marée basse et que c’est quoi ce bordel ? Nous emploierons le dimanche à lire le résumé du match sur léquipe.fr en digérant tout à la fois notre défaite et notre léger mal de crâne.
Les deux jours suivants sont employés à permettre à une vingtaine de douaniers Arméniens de justifier leur (maigre) salaire pour récupérer une pièce expédiée de France, à faire monter la dite pièce sur la CX pour lui (et nous) permettre de continuer notre voyage, le tout agrémenté bien entendu de la visite d’une petite douzaine de monastères.
Après avoir effectué notre demi – tour au monastère d’Hayravank sur les bords du lac Sevan,
(félicitations donc à David, qui gagne le Grand Concours Fromparistou et une bouteille de Schtgmotchievoschk Géorgien cuvée 2003) nous entamons donc notre retour, en explorant au passage quelques chouettes petits coins Arméno – Géorgiens lors de bivouacs aussi champêtres que mémorables.
Nous atteindrons le point culminant sur l’échelle de Richter du bivouac mémorable en préparant au feu de bois des écrevisses – achetées vivantes sur les bords du lac un peu plus tôt – flambées au Cognac.
Entre la poire et le fromage, ou plutôt entre la poire et la mirabelle, nous digérons l’abandon du passage du côté Iranien de
Nous mettons sur pied le futur tome 2 de notre aventure, qui irait cette fois d’Erevan à Samarcande. Nous faisons le constat qu’il ne faudrait cette fois-ci pas grand-chose de plus pour y arriver : premièrement des visas en bonne et due forme (si tant est qu’on considère qu’un visa, cette invention barbare, puisse avoir une due forme). Et enfin un véhicule qui ne nous attirera peut-être pas aussi spontanément la sympathie mais sera plus « local », et donc mieux adapté aux contrées traversées. Pour ça, il n’y a pas 36 choix mais 2 : ce sera soit Merco, soit Lada Niva 4x4. Avec un de ces deux modèles, nous ne serions peut-être pas tombés moins en panne qu’avec la CX, mais les réparations auraient été effectuées avec la même facilité et rapidité qu’un plein d’essence.
Au passage de
Alors soit ! monte backpacker ! Mais ne parle pas trop, qu’on puisse écouter le paysage. En bon Suisse, le nôtre sait rester neutre et discret. Revenant du Népal et d’Inde et étant passé par l’Iran, il nous donne confirmation de ce qu’on savait déjà, c’est à dire qu’il n’y a aucun souci à se rendre actuellement en Iran, quelles que soient les déclarations tonitruantes de ses dirigeants. Tant pis, nous vérifierons cela par nous-mêmes la prochaine fois, si les futures frappes Israélo – Etats-Uniennes laissent quelques villes debout.
Le retour en Géorgie par Batumi nous rappelle de bons souvenirs, pas si anciens, de victoire homérique contre les Blacks. La Géorgie étant également le théâtre où s’est déroulée la légende de Jason et la Toison d’Or, nous prions – eh oui, encore – pour que le Jason des temps modernes, le 15 British Robinson, ne revête pas ce WE la Toison d’Or Rugbystique.
L’autre fierté du coin est la paire de moustache de Staline. Mais plutôt que visiter le musée local dédié à leur gloire, nous préférons déguster de sublimes souvlakis en terrasse, à l’ombre d’une treille de raisins bien mûrs, en regardant passer des seins à peine plus verts.
Le musée Staline nous permet d’imaginer que d’ici une dizaine d’années, il devrait en pousser un similaire du côté de Neuilly. Où, suivant le même modèle, il sera expliqué que Nicolas a été le plus important homme politique Français, qu’il mesurait un peu plus
Mais il est déjà temps de repartir : pour la deuxième fois, nous visitons les
Nous rejoignons Istanbul et son pub anglais pile poil pour la Marseillaise d’un France Argentine qui restera mémorable surtout dans les mémoires argentines. Nous n’avons maintenant plus le choix : quitte à truquer l’arbitrage, il faut ABSOLUMENT que les Sud Af battent les Brittons et ne leur permettent ainsi pas d’être encore plus – si tant est que cela soit possible – insupportables pendant les quatre prochaines années.
C’est à Sofia que nous décidons d’assister à l’évènement, et nous nous y installons confortablement : après trois nuits dans des fossés d’autoroute, nous nous autorisons hôtel avec eau chaude et draps propres et bon resto avec spécialités Bulgaro – Balkaniques. Le match visionné dans un pub Irlandais (sur une chaîne Allemande !) et le résultat heureusement conformes à nos attentes, nous goûtons ensuite aux délices cachés de
Nous fixons l’étape suivante à Budapest, que nous atteignons le lundi matin dans une ambiance de dimanche soir à Alençon. Renseignements pris, c’est la fête nationale ; tous les 23 octobre les Hongrois commémorent le 23 octobre 1956, quand les chars Russes sont venus les libérer (du moins est-ce ce que j’ai compris dans mon hongrois approximatif).
Personnellement, je vois mal l’opportunité de fêter un évènement qui a conduit
Nous passons la journée à nous balader dans un Budapest désert et abandonné aux skinheads ultra – nationalistes qui se préparent pour leur grand défilé annuel. Nous ne comprenons rien à leurs slogans, mais ils ne doivent pas être en train de réclamer la libération de José Bové. Nous hésitons quelques instants, mais finalement, comme moyen de délassage, à une bonne baston hygiénique nous préférons aller passer l’après-midi à l’institution Budapestoise : les bains Turcs du Gellért.
Une étape de nuit ensuite (facile, c'est une étape d'autoroutes Allemandes, nous en profitons pour rouler à 190), et nous nous retrouvons sur les bords Français du Rhin pour un dernier pique – nique. C’est bon de retrouver la France, même si l’hiver annonce ses prémices (nous roulons sous la neige depuis Sofia) et que nous sommes moins tentés de faire une sieste dans l’herbe.
Avant l’arrivée triomphale sous
Fin du premier épisode !











